Les indicateurs économiques montrent un pays en croissance, mais de nombreux jeunes Espagnols ne perçoivent pas ces avancées dans leur vie quotidienne. Depuis 2007, l'exclusion sociale des enfants et des jeunes n'a cessé de croître, et les deux groupes sont devenus « les grands perdants du modèle socio-économique actuel », selon le IXe Rapport FOESSA, préparé par la fondation liée à Cáritas et présenté ce mercredi. Aujourd'hui, 2,5 millions de jeunes vivent dans une situation d'exclusion sociale.
L’organisation met en garde contre une « chronique alarmante » des inégalités et souligne que « le code postal et le sac à dos familial l’emportent sur la capacité et l’effort », car l’origine familiale détermine les possibilités de mobilité sociale plus que le mérite. Par ailleurs, la scolarité obligatoire ne suffit plus pour échapper à la pauvreté : le véritable « pare-feu » se trouve désormais dans les niveaux post-obligatoires – baccalauréat et formation professionnelle –, ce qui multiplie les risques pour ceux qui ne terminent pas ces études.
Alors que les voies de promotion sociale sont de plus en plus fragiles, le rapport détecte un « malaise générationnel » qui érode la confiance dans les institutions. « La jeunesse espagnole vit avec un profond pessimisme quant à son avenir, marqué par la précarité de l'emploi, les difficultés d'accès au logement, la dépendance familiale et l'impossibilité de construire un projet de vie autonome », résume le document préparé par 140 chercheurs à partir d'une enquête menée auprès de 12 289 ménages dans tout le pays. L'étude offre une radiographie d'une Espagne où la croissance économique coexiste avec les inégalités structurelles et mesure les niveaux d'inclusion et d'exclusion sociale à travers 37 indicateurs dans des domaines tels que l'emploi, le logement, l'éducation et la santé. Sur cette base, il classe la population en quatre degrés : intégration totale, intégration précaire, exclusion modérée et exclusion sévère.
Les jeunes de 18 à 29 ans, nés entre 1996 et 2007, ont grandi entre deux crises successives : la Grande Récession et la pandémie de covid. Dans ce groupe, 11 % de la population vit aujourd’hui dans une exclusion sévère, soit 83 % de plus qu’en 2007. « C’est une génération marquée par la succession des crises économiques et sociales », résume le rapport, qui décrit comment chaque crise creuse la fracture sociale et les reprises ne parviennent pas à recoller les morceaux. Bien que l’Espagne ait réduit les niveaux d’exclusion totale après la pandémie – la proportion de ménages exclus a chuté de près de trois points entre 2021 et 2024 –, l’exclusion grave reste bien supérieure aux niveaux de 2007. Au total, 9,4 millions de personnes souffrent d’une certaine forme d’exclusion sociale. Parmi eux, plus de quatre millions en souffrent gravement, soit 52 % de plus qu'avant la crise financière.

Les crises, souligne la FOESSA, accroissent rapidement l’exclusion, tandis que les reprises ne la réduisent que partiellement. Ainsi, la croissance économique coexiste avec une privation matérielle croissante. Le taux de pauvreté des mineurs atteint 29 %, le plus élevé de toutes les tranches d'âge et l'un des plus élevés d'Europe. 15,4% des mineurs vivent en exclusion sévère, soit le double de 2007. En revanche, le fossé des générations s'est creusé : parmi les plus de 65 ans, seuls 2% sont concernés.
Des inégalités héritées
Les inégalités salariales frappent particulièrement les jeunes, qui accèdent à leur premier emploi dans des conditions pires et avec des salaires entre 15 et 30 % inférieurs à ceux des générations précédentes. Raúl Flores, coordinateur du rapport, prévient : « Il ne s'agit pas d'une 'crise de la jeunesse', c'est d'une crise de société qui nous hypothèque tous, fracture la cohésion sociale, menace l'État-providence et détériore notre santé démocratique. »
L’éducation, communément considérée comme un ascenseur social, peut agir comme un multiplicateur d’exclusion, surtout lorsqu’elle est combinée à une autre circonstance déterminante, qui est l’origine familiale. Les enfants de parents peu instruits courent deux fois plus de risques de sombrer dans la pauvreté que ceux dont les parents sont instruits. « L'intégration sociale dépend davantage de la position de départ et de l'héritage que du mérite propre », conclut Cáritas, qui parle du mythe de la méritocratie. L'Espagne maintient des niveaux d'inégalité supérieurs à la moyenne européenne, et l'origine familiale, le capital économique, culturel et social hérité continuent d'être des facteurs déterminants.
Les femmes, en première ligne de l’exclusion
Les inégalités se reflètent également dans le genre. Même si le profil démographique général montre que l’exclusion grave touche aujourd’hui un peu plus d’hommes (51 %), l’écart entre les sexes se creuse lorsqu’on examine qui soutient financièrement le foyer. Les ménages dirigés par une femme sont passés de 17% d'exclusion en 2007 à 21% en 2024. Par ailleurs, près de la moitié des ménages en exclusion sévère (42%) sont dirigés par des femmes, un chiffre qui a augmenté de plus de 15 points depuis 2007. Dans les familles monoparentales, l'exclusion a presque triplé : de 12% des ménages à 29% sur la même période.
Le rapport met en avant la « révolution du travail féminin » comme le grand changement structurel de la société espagnole : la participation au marché du travail des femmes entre 32 et 42 ans est passée de 40 % en 1995 à 70 % en 2024. Cependant, il prévient que cette révolution est incomplète. Les femmes maintiennent la surcharge du travail domestique et des soins en « deuxième équipe » : 50,5% s'occupent de la plupart des tâches ménagères contre 18,9% des hommes, et elles consacrent près de 17 heures supplémentaires par semaine aux soins.
En outre, sept aidants principaux sur dix sont des femmes et 22,6 % travaillent même à temps partiel pour des raisons de soins, contre 4,9 % des hommes. « Le changement a transformé la sphère productive, mais pas la division sexuelle du travail », conclut le document.
« Ce n'est pas les gens qui échouent, c'est le système qui échoue »
Malgré les difficultés, trois ménages en situation d'exclusion sévère sur quatre tentent de progresser : ils cherchent du travail, se forment, s'adressent aux services sociaux et ajustent leurs dépenses. 77 % ont participé à une stratégie d’inclusion ; Plus de la moitié ont travaillé au cours de la dernière année et un sur quatre a accédé à une formation. « Le mythe de la passivité des personnes en situation de pauvreté et d'exclusion, cette idée selon laquelle ils vivent des prestations sociales sans chercher de solutions ni entreprendre des actions pour leur inclusion, est faux. Cette réalité montre que les gens n'échouent pas, le système échoue », dit Flores.
Mais même l’effort ne suffit pas toujours et le travail ne garantit plus la sortie de l’exclusion. En effet, plus d’un tiers de ceux qui vivent dans une exclusion modérée ou sévère travaillent, bien que dans des conditions précaires. C’est le phénomène que Flores appelle « la pauvreté au travail », qui touche déjà des secteurs des classes moyennes salariées. La précarité, prévient le rapport, est devenue une caractéristique structurelle du marché du travail espagnol.
À cela s’ajoute le logement, un autre des axes centraux de l’exclusion. 45 % de ceux qui vivent dans des logements loués sont menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale – le chiffre le plus élevé de l’Union européenne. Et même si l’exclusion n’est pas un problème importé, l’écart persiste : 69 % des personnes exclues sont espagnoles, mais près de la moitié de la population d’origine immigrée (47,4 %) vit dans cette situation, un taux qui triple celui des autochtones (15,3 %).
Le résultat, commente le coordinateur du rapport, est une société marquée par le déracinement, « où le mal-être est souvent canalisé par des sentiments de frustration et des identités exclusives qui érodent la cohésion sociale ». Pour ce chercheur, seules des politiques redistributives solides, un accès équitable au logement et le renouvellement de l’État-providence permettront de reconstruire les liens d’appartenance et de solidarité.