Récemment, le Conseil des ministres a approuvé la Stratégie de développement durable 2030, qui inclut parmi ses objectifs la création d'une allocation parentale universelle de 200 euros par mois pour chaque descendant de moins de 18 ans. L’objectif affiché est que cette nouvelle prestation profite à toutes les familles ayant des enfants à leur charge et contribue à éradiquer les formes les plus graves de pauvreté infantile en 2030.
L'Espagne enregistre l'un des taux de pauvreté infantile les plus élevés de l'Union européenne. Près de 30 % des mineurs sont menacés de pauvreté, soit dix points de plus que l'ensemble de la population. Cet écart s’est par ailleurs creusé et est devenu chronique, contrairement à la vigueur de la croissance économique. Lors des phases expansionnistes précédentes, la hausse de l’emploi a agi comme un mécanisme de frein pour ces ménages, constituant leur principale source de sécurité économique. Le fait que ce processus ne se reproduise pas dans la phase d’expansion actuelle met en évidence les insuffisances de notre modèle de protection sociale.
La plus grande vulnérabilité de l’enfance est également confirmée par d’autres indicateurs. Un mineur sur six vit dans des ménages qui souffrent de retards dans le paiement des dépenses liées au logement, comme l'hypothèque ou le loyer, l'approvisionnement en énergie ou les charges communautaires. Cet indicateur a augmenté de 50 % depuis 2019. À court terme, la combinaison d’une croissance plus faible des revenus et d’un marché immobilier de plus en plus inaccessible les place dans une position de risque particulière face à d’éventuels ralentissements de l’économie.
À long terme, avoir souffert de pauvreté à ce stade a de graves conséquences sur les opportunités d’éducation, d’emploi et de santé, ce qui contribue à renforcer sa transmission intergénérationnelle. Cela réduit non seulement les possibilités d’accès à des emplois qualifiés, à des salaires décents et à d’autres dimensions fondamentales du bien-être, mais affaiblit également le tissu social et productif du pays. Combattre cette situation est donc une question à la fois de justice sociale et d’efficacité économique.
Nos estimations 2023 pour le Haut-Commissaire à la lutte contre la pauvreté des enfants ont montré que le maintien de niveaux aussi élevés de pauvreté des enfants a un coût élevé. Dans une évaluation très prudente, la pauvreté des enfants coûte à la société espagnole plus de 63 milliards d’euros par an en perte de productivité et en coûts liés aux problèmes de santé, ce qui équivaut à 5,1 % du PIB, un chiffre nettement supérieur au taux de croissance annuel moyen de l’économie. Dans ce contexte, il est essentiel d’analyser quelles politiques peuvent être les plus efficaces pour changer de cap.
Les politiques de protection de l'enfance en vigueur en Espagne se caractérisent par un niveau de dépenses très faible par rapport aux autres pays européens, ce qui limite leur impact. En revanche, les prestations ciblées introduites ces dernières années, comme le supplément alimentaire pour enfants (CAPI) du revenu minimum vital (IMV), se heurtent à d’importantes difficultés pour atteindre les ménages potentiellement bénéficiaires.
Dans l’Union européenne, la politique la plus répandue est l’allocation universelle pour éducation des enfants. En Espagne, en revanche, le principal instrument de soutien aux familles reste l’impôt minimum sur le revenu des descendants, une déduction échelonnée non remboursable qui profite fondamentalement aux ménages à revenus moyens et élevés, et exclut les plus vulnérables. Selon le Livre blanc pour la réforme fiscale, près de trois millions de contribuables ayant des descendants de moins de 18 ans ne peuvent bénéficier de ce minimum en raison de l'insuffisance de leur revenu imposable.
La transformer en allocation remboursable serait un premier pas dans la bonne direction. Il existe cependant d'autres réformes plus ambitieuses et potentiellement plus efficaces, comme doubler le montant du CAPI et modifier sa répartition par âge, ou compléter le système existant par une prestation universelle de 200 euros comme celle récemment annoncée. Cela nous rapprocherait du modèle déjà mis en œuvre dans dix-neuf pays européens.
La réforme CAPI pourrait réduire considérablement la pauvreté si elle atteignait effectivement les quatre millions de garçons et de filles potentiellement bénéficiaires, avec des réductions allant jusqu'à 22 % dans son incidence et 36 % dans son intensité. Tant la prestation universelle que la conversion du minimum pour descendance en déduction remboursable auraient une couverture beaucoup plus large, atteignant respectivement 8 et 5,6 millions de garçons et de filles. La conversion du minimum aurait un faible coût, mais aussi un impact limité, avec des réductions de 3,6% de l'incidence et de 7,3% de l'intensité de la pauvreté.
Une prestation universelle perçue par défaut et d'environ 200 euros par mois serait la mesure ayant le plus grand impact, avec une réduction potentielle de 21,5% de l'incidence de la pauvreté des enfants et de 45% de son intensité. S'il était considéré comme un revenu imposable, il aurait un coût approximatif de 11 milliards d'euros supplémentaires (0,65% du PIB) par rapport au système actuel, contre les 6,3 milliards (0,37% du PIB) qu'entraînerait la réforme du CAPI. Bien que cela implique un effort budgétaire plus important, son principal avantage est qu’il éliminerait les barrières d’accès pour les ménages les plus vulnérables, réduirait la bureaucratie liée aux conditions de ressources et réduirait le risque de fraude.
À sa plus grande simplicité administrative et à ses coûts de gestion réduits s’ajoute la plus grande légitimité sociale des politiques universelles. Il s’agit de la reconnaissance du droit de tous les garçons et filles à recevoir une protection suffisante qui favorise l’égalité des chances. Dans les systèmes universels, tous ont accès aux droits, tandis que l’effort nécessaire à leur financement est réparti par le biais d’une fiscalité progressive.
Il est donc urgent de consacrer davantage de ressources publiques à la lutte contre la pauvreté des enfants afin de promouvoir l’égalité des chances. L’investissement proposé représente moins d’un sixième du coût économique et social de sa non-mise en pratique.