Carmen Grau, experte en gestion des risques : « La stabilité des enfants n'a pas été une priorité après les dégâts »

Lorsque Carmen Grau se souvient du 11 mars 2011 au Japon – le jour du tremblement de terre, du tsunami et de la crise nucléaire de Fukushima, l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire récente – elle ne parle pas d’abord de la catastrophe. Elle parle d'elle. De ce qu'il a fait de mal. De ce qu'il ne savait pas faire. Comment, au milieu du chaos, les Japonais autour de lui lui ont dit quoi faire, où aller, quoi éviter. « Là, j'ai réalisé à quel point j'étais mal préparée », résume-t-elle. Cette expérience – ce qu’on appelle le « triple désastre » – ne l’a pas seulement marquée en tant que chercheuse. Cela a révélé quelque chose de plus inconfortable : qu’il ne s’agissait pas d’un problème individuel.

Cette scène a été un tournant. Non seulement à cause de l’expérience vécue, mais aussi à cause de la question restée ouverte : pourquoi une société sait-elle comment réagir face à une catastrophe et une autre pas ?

Grau, né à Tavernes de la Valldigna en 1984, dans un territoire habitué aux inondations, portait déjà un souvenir personnel de ces épisodes. Mais il comprend vite que cette expérience ne suffit pas. « Ici, cette mémoire est familière, orale. Au Japon, elle est collective, structurée », explique-t-il. Cette différence, apparemment subtile, est en réalité l'axe de son travail.

Docteure en histoire contemporaine, journaliste et chercheuse spécialisée dans la gestion des catastrophes dans une perspective de genre, elle est chercheuse adjointe à l'Institut pour les communautés durables et la gestion des risques de l'Université Waseda et professeur à l'Université Senshu de Tokyo. Il a développé sa carrière entre le Japon et l'Amérique latine, où il a travaillé à l'UNESCO sur des projets liés à la communication, aux urgences et aux inégalités. Ce voyage lui a permis de comparer différentes réalités et de construire sa propre approche : penser les catastrophes non pas comme des événements inévitables, mais comme des phénomènes dont la gravité dépend de la manière dont la société est organisée. « Prévenir ou se protéger contre les catastrophes est une question de gouvernance des risques », résume-t-il.

Ce concept de gouvernance des risques est directement lié à un autre terme clé au Japon : bosai. Littéralement, cela signifie prévenir et se protéger contre les catastrophes. Mais, en pratique, c’est bien plus qu’un mot. C'est un système.

« Le Bosai est présent dans l'éducation, dans les institutions, dans la communauté, dans les réglementations. Ce n'est pas que les Japonais naissent en sachant quoi faire. C'est plutôt qu'ils s'organisent en ce sens depuis des décennies », explique Grau. Face à l'idée qu'il s'agit d'une question culturelle difficile à transférer, il insiste : « C'est une question de gouvernance. Cela peut être fait ».

En fait, la différence commence à l’école. Au Japon, les enfants dès l'âge de trois ans apprennent à agir en cas de tremblement de terre, de tsunami ou de tout autre risque sur leur environnement. Les centres éducatifs réalisent des exercices fréquents, adaptés au territoire, et la prévention fait partie du quotidien. C'est un apprentissage continu qui se transmet de génération en génération.

En Espagne, en revanche, la culture du risque a à peine pénétré le système éducatif. « Les centres ont des protocoles contre les incendies, mais pas contre les inondations ou autres phénomènes », précise-t-il. Pour Grau, il ne s’agit pas d’un détail mineur, mais plutôt d’un défaut structurel : « Si l’on ne se forme pas à partir de la base, il est très difficile pour la société de réagir autrement. »

Les grands oubliés après le dana

Ce vide est devenu particulièrement visible après les dégâts qui ont dévasté une partie de la Communauté valencienne. Au cours de la dernière année, le chercheur a travaillé dans des municipalités touchées et a participé à des projets de terrain, comme des simulations inspirées du modèle japonais dans les centres de Catarroja.

Son diagnostic est clair : « Le grand oublié de la reconstruction est le secteur éducatif. » Alors qu'au Japon l'une des premières décisions après une catastrophe est de rétablir la normalité scolaire, dans la Communauté valencienne certains centres restent dans des casernes, avec des processus incertains et des décisions fragmentées. « Indépendamment de qui possède les compétences, l'important est que les enfants aient besoin de stabilité. Et cela n'a pas été une priorité. »

Le problème n’est pas seulement celui du temps, mais aussi celui des décisions. « Des reconstructions sont envisagées dans des zones dont nous savons qu'elles peuvent à nouveau être inondées », prévient-il. Pour Grau, reconstruire sans changer de modèle revient à supposer que la catastrophe se reproduira dans les mêmes conditions.

Mais l’échec ne commence pas avec la reconstruction. Cela vient d'avant. Et cela dépend de la façon dont nous percevons le risque.

« Les êtres humains ont tendance à le minimiser. Plus de 80 % le font », explique-t-il. Ce biais cognitif se conjugue à un manque de formation et à une mémoire qui ne devient pas un apprentissage collectif. Le résultat est un paradoxe : des territoires qui connaissent leur vulnérabilité, mais agissent comme si elle n’existait pas. « Si vous regardez le calendrier, chaque génération connaît une grande inondation. Nous le savons. Mais nous n'agissons pas comme si nous le connaissions », dit-il.

À ce modèle s’ajoute le modèle territorial. « Si l’on construit de plus en plus dans des zones sujettes aux inondations, l’impact sera plus important », souligne-t-il. Pour le chercheur, de nombreuses décisions d’urbanisme ont ignoré la logique de l’environnement, augmentant ainsi le risque.

Science, politique et citoyenneté

Dans son analyse, le problème traverse toute la chaîne. « L'information existait, mais on ne savait pas comment l'interpréter », dit-il à propos du dana. Pour Grau, l’un des principaux déficits est la déconnexion entre les connaissances techniques et la prise de décision. « Il faut respecter l'entraîneur. Les connaissances étaient là, mais elles ne se sont pas traduites en actions. »

À cela s’ajoute le manque de coordination institutionnelle et la participation réelle limitée des citoyens aux processus de reconstruction. « Il ne suffit pas de publier un plan sur un site Internet et de parler de transparence. Les gens doivent sentir qu'ils font partie du processus. »

Face à ce scénario, Grau insiste sur le fait que le changement nécessaire implique non seulement davantage d’infrastructures, mais aussi quelque chose de plus profond. « Ce n'est pas si cher. C'est l'éducation. »

Formation dès l'enfance, mais aussi dans les administrations, les collectivités et la citoyenneté. Une éducation qui intègre également des perspectives jusqu’à présent laissées de côté, comme la perspective de genre, essentielle pour comprendre comment les catastrophes affectent inégalement.

Le défi, en tout cas, va au-delà d’une simple catastrophe. Le changement climatique intensifie les événements extrêmes et accroît les risques. Parmi elles, une particulièrement invisible : les vagues de chaleur. « Ils vont constituer l'un des grands défis des années à venir », prévient-il.

La question n’est pas de savoir si la prochaine catastrophe surviendra, mais dans quelles conditions elle se produira. « J'aurais aimé que nous apprenions à mettre la connaissance au centre, à investir davantage dans la science et à former les citoyens », conclut-il. Et surtout, que l’éducation cesse d’être le maillon faible de la chaîne.