Un tribunal belge rouvre le dossier de Gaza et affirme que la Belgique n'a pas agi à temps pour empêcher un éventuel génocide

La Cour d'appel de Bruxelles a réadmis un procès intenté par un groupe d'ONG contre l'État belge pour son « inaction face au génocide et aux crimes de guerre commis par Israël » dans la bande de Gaza. Même si la réouverture du dossier, pour laquelle une audience publique est prévue ce lundi de juin, se limite à une petite partie de la requête initiale, les plaignants soulignent un fait marquant : dans leur raisonnement, les juges non seulement se déclarent compétents pour analyser si l'État a agi à temps pour éviter un éventuel génocide, mais ils notent également que la Belgique ne l'a pas fait lors du conflit de Gaza.

C’est pour cette raison que les ONG qui ont porté plainte il y a près de neuf mois espèrent que cette affaire créera un précédent pour poursuivre en justice d’autres pays signataires des conventions internationales des droits de l’homme qui n’ont pas non plus tenté d’arrêter le gouvernement israélien dans sa longue offensive militaire contre la bande de Gaza après l’attaque du Hamas en octobre 2023.

« Cette décision historique dans le domaine du droit international consacre la possibilité pour un juge national de condamner l'Etat en cas de non-respect de ses obligations au titre du droit international de prévenir la commission de génocide, de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de violations graves des Conventions de Genève », se réjouissent dans un communiqué commun les plaignants : le groupe de juristes, avocats et professeurs de droit pour Gaza, l'Association belgo-palestinienne et la Coordination nationale d'action pour la paix et la démocratie.

La clé, soulignent les organisations civiles, est l'argument en faveur de la réouverture du dossier, émis le 16 mars mais connu seulement à la veille d'une audience de ce lundi, dans laquelle le magistrat responsable a fixé au 1er juin l'audience finale pour entendre les plaignants et l'État. Dans leur délibération, les juges rappellent que la Cour internationale de Justice (CIJ) des Nations Unies à La Haye avait déjà exigé qu'Israël, le 26 janvier 2024, prenne « des mesures immédiates pour garantir que son armée ne viole pas la convention sur le génocide ». Malgré cela, ajoutent les trois juges signataires, la Belgique a mis plus d'un an à convoquer une première réunion pour analyser la question de l'exportation d'armes et de matériel militaire à destination d'Israël. Elle n'avait pas non plus pris « de mesures contraignantes » au moment où la plainte des ONG parvenait au tribunal de première instance en septembre dernier.

Pour cette raison, concluent-ils, « l'Etat belge n'a pas immédiatement fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher le transfert d'armes et de matériel militaire à destination d'Israël ou des territoires palestiniens occupés qui pourraient être utilisés pour commettre dans la bande de Gaza le crime de génocide, les crimes contre l'humanité et les violations graves des Conventions de Genève, raison pour laquelle il a manqué à ses obligations au titre de ces conventions ».

« L'idée est que le principe de cette décision soit applicable à tous les pays signataires de la convention contre le génocide, donc elle pourrait inspirer d'autres juges », explique Anne-Laure Losseau, du collectif Droite pour Gaza.

L'affaire remonte à l'été dernier, au plus fort de la crise de famine à Gaza provoquée par la fermeture totale de la bande de Gaza par Israël aux organisations humanitaires après la fin de la trêve. Un groupe d'ONG belges frustrées par l'inaction du gouvernement de Bart de Wever a porté plainte fin juillet dans l'espoir que la justice obligerait le pays à « agir conformément à ses obligations internationales ». Ils ont notamment exigé que la Belgique soit contrainte de fermer son espace terrestre et aérien au transport d'armes ou de matériel militaire vers Israël ; que tout échange commercial avec les colonies juives du territoire palestinien occupé soit interdit, ainsi que l'importation de produits en provenance desdites colonies.

Ils ont également demandé au tribunal d'ordonner à la Belgique de dénoncer l'accord d'association UE-Israël – qui, au niveau des Vingt-Sept, était encore et continue d'être bloqué par la réticence de plusieurs États membres à entreprendre toute action mettant en cause Israël – après qu'il ait été formellement confirmé que l'État juif avait violé les droits de l'homme lors de son offensive à Gaza, contrairement à ce qui est stipulé dans le principal instrument qui régit les relations commerciales bilatérales.

C’est ce qu’indique un rapport du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) rendu public quelques semaines plus tôt, qui affirme qu’« il y a des signes indiquant qu’Israël ne respectera pas ses obligations en matière de droits de l’homme au titre de l’article 2 de l’accord d’association UE-Israël ».

La demande a été rejetée fin septembre en première instance. D'ici là, l'exécutif belge, suite à un ultimatum interne du ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre Maxime Prévot, qui menaçait d'une « grave crise » dans l'alliance gouvernementale s'il ne prenait pas de mesures concrètes contre le cabinet de Benjamin Netanyahu, avait pris plusieurs mesures : en plus d'annoncer le début du processus de reconnaissance de l'État palestinien, il avait promis d'adopter plusieurs mesures, entre autres l'interdiction d'importer des produits en provenance des colonies, la restriction de l'assistance consulaire aux Belges vivant dans les colonies illégales ou l'interdiction de survol et transit par la Belgique d'armes à destination d'Israël.

Même si le gouvernement n'a toujours pas rempli à ce jour la plupart de ses engagements – comme le lui a reproché Amnesty International alors que, le 2 mars, six mois s'étaient écoulés depuis l'annonce du gouvernement -, la Belgique interdit depuis janvier, par un arrêté royal, les survols de l'espace aérien national et les escales techniques aux avions transportant du matériel militaire destiné aux forces armées israéliennes.

Toutefois, les matériels à double usage (civil et militaire) sont exclus de cette interdiction. La Cour d'appel estime qu'il manque une explication à cette exclusion et c'est pourquoi elle a convoqué les deux parties pour entendre leurs arguments, rendez-vous prévu ce lundi mais qui a finalement été reporté au mois de juin. Quelle que soit l'issue de l'audience, les ONG plaignantes espèrent que la réouverture de ce dossier permettra de rouvrir également le processus judiciaire dans d'autres pays.