film lauréat de la dernière édition des Golden Globes, est en passe de devenir l'un des films de l'année. Je l'ai vu récemment et j'avoue qu'il ne m'a pas laissé indifférent : il présente un protagoniste auquel beaucoup s'identifieront, qui a à peine le temps de se relever de terre avant que le prochain coup ne l'atteigne. Peu importe à quel point vous courez, vous cachez ou essayez de négocier, une nouvelle embuscade apparaît toujours.
Le film fonctionne comme une métaphore douloureuse non seulement de notre époque, mais aussi de ce que vivent aujourd’hui les écoles publiques et les universités. Non pas parce que l’éducation a décidé de devenir un champ de bataille menacé par l’ombre permanente du fascisme (comme on le voit tout au long du film), mais parce qu’elle a été placée là, au milieu d’un feu croisé sans protection, et avec la seule arme dont elle a toujours eu : éduquer.
Un nouveau rapport d'un syndicat enseignant a été présenté récemment, qui révèle une fois de plus un sentiment d'usure qui n'est plus anecdotique chez notre personnel enseignant. Nous le voyons sur les réseaux, et rien n'indique que cela changera avec la nouvelle année : quand il semble qu'un débat s'apaise, un autre explose avec plus de bruit, plus d'urgence et plus de confusion. Et comme dans le film, chaque retrait a un prix. Chaque controverse artificielle, chaque réforme improvisée ou chaque suspicion semée par quelque média que ce soit laisse une trace.
La bataille culturelle ne peut pas devenir un spectacle permanent
L’éducation publique n’est pas comme les autres sphères de la vie : elle ne peut pas déserter car l’enseignement est, inévitablement (et heureusement), une intervention dans la culture. Mais elle ne peut permettre que la bataille culturelle devienne un spectacle permanent qui la détourne de sa mission essentielle : garantir l’équité, la cohésion et l’avenir.
Le plus inquiétant est que l’éducation est devenue un miroir où chaque secteur social projette ses peurs et ses certitudes. Pour certains, c'est un refuge menacé ; pour d’autres, un espace qui doit s’ouvrir à de nouvelles sensibilités ; Beaucoup le voient également comme une pièce supplémentaire d’une machine néolibérale qui doit être efficace, compétitive et mesurable. Ils appellent cela la qualité. Notre école publique, quant à elle, essaie de continuer à être dans la vie de tous les jours ce qu'elle a toujours été : un lieu où l'on apprend à penser, à vivre ensemble, à se tromper, à enquêter. Mais ce n’est pas facile lorsque chaque geste ou chaque décision devient une arme pour des débats qui ont rarement à voir avec ce qui se passe dans une vraie salle de classe.
Et il y a quelque chose qui ne fait presque jamais la une des journaux : la bataille culturelle qui sature nos conversations publiques en cache d’autres, beaucoup plus concrètes. Classes saturées dans des centres très complexes, manque de ressources, précarité du personnel enseignant, ségrégation, pression bureaucratique, inégalités entre centres ou manque de financement. Des problèmes qui ne génèrent pas, mais qui conditionnent bien plus la vie quotidienne de ceux qui travaillent et apprennent dans les écoles publiques. Il est difficile de mener des guerres symboliques quand on manque de mains, de temps et de moyens pour s’occuper de l’essentiel. Il est difficile de parler de grands principes quand un tuteur a trente adolescents dans la classe et seulement quelques minutes pour chacun. Il est difficile de soutenir des discours épiques lorsqu’un centre éducatif fonctionne grâce à la bonne volonté de ceux qui l’habitent, plutôt qu’à la planification de ceux qui devraient le soutenir.
Pendant ce temps, la majorité sociale – familles, étudiants, enseignants – regarde le film sans avoir acheté le billet. Les citoyens ne voient pas l’école comme un champ de bataille, mais comme un service public qui devrait fonctionner avec la normalité souhaitable. Pourtant, elle se retrouve entraînée dans des débats qu’elle n’a pas demandés, des polémiques qu’elle ne comprend pas et des discours qui ne résolvent pas ses vrais problèmes. La métaphore est claire : trop de batailles sous forme d’obligations et peu de clarté sur la valeur de ce qui est défendu. Et, au milieu de ce bruit, quelque chose d’essentiel se perd : la confiance dans le fait que l’éducation publique est un espace sûr et stable ; un endroit où nos jeunes peuvent apprendre à être des citoyens sans devenir des pions dans les guerres des autres.
Dans , le protagoniste découvre que ne pas se battre est aussi une façon de perdre. Le public est à la même croisée des chemins. Il ne peut renoncer à son rôle culturel, car enseigner, c'est toujours prendre position par rapport au monde dans lequel nous vivons. Mais il ne faut pas non plus permettre qu'il soit transformé en une décoration destinée à une usure symbolique qui n'a que peu à voir avec la vie réelle d'un centre.
L’école et l’université ne sont pas un butin idéologique, mais plutôt des espaces où des générations entières risquent leur vie.
En ce sens, je crois que la clé est de bien choisir comment nous positionner : par exemple, enliser des semaines de débat sur un changement de manuel scolaire n’est pas la même chose que se mobiliser face à une nouvelle directive qui augmente la ségrégation, réduit les ressources ou permet la pénétration du discours de haine dans nos universités. Il s’agit de distinguer ce qui est bruit de fond, de défendre fermement ce qui soutient l’éducation publique en tant que bien commun. Et cela s’apprend aussi.
Bien choisir, c'est protéger ce qui compte : l'égalité des chances, la coexistence démocratique, l'inclusion, la dignité du travail d'enseignant, la stabilité nécessaire pour que les centres et les universités ne soient pas des champs de manœuvre. L’école et l’université ne sont pas un butin idéologique, mais plutôt des espaces où des générations entières risquent leur vie. Il s’agit d’exiger que les décisions éducatives soient prises avec rigueur, données, écoute et responsabilité, et non au rythme des derniers événements.
Il passe aussi par quelque chose de plus simple et de plus difficile à la fois : rendre son humanité à l'école. Ou plutôt ne pas l’oublier, ce que nous faisons souvent. Reconnaissez que derrière chaque classe, il y a des gens qui ressentent, qui font des erreurs ; des étudiants qui font des efforts et qui portent des sacs à dos personnels qui semblent parfois insoutenables. Que l'école publique n'est pas une abstraction, mais un ensemble de corps qui se lèvent tôt, préparent les cours, accompagnent le deuil, célèbrent les acquis et contiennent l'angoisse. Reconnaître notre éducation, en bref, comme un espace de possibilités, pour respirer cet espoir avec lequel elle se termine aussi, toujours attentif à prendre le témoignage de la responsabilité qui nous reste.
Si l’école publique tombe, il n’y aura pas d’assemblée finale capable de la reconstruire, capable de chercher à entrevoir cette humanité nécessaire.
Si l’école publique tombe, il n’y aura pas d’assemblée finale capable de la reconstruire, capable de chercher à entrevoir cette humanité nécessaire.
Le film se termine, mais l'éducation publique ne peut pas se permettre le générique de fin. Il n'y a pas ici d'effets spéciaux ni de doublures : ce qui est en jeu, ce sont de vraies personnes, de vraies opportunités, des avenirs qui ne sont pas encore écrits. Et s'il enseigne quelque chose, qu'on le trouve brillant ou non, c'est que, même si la fatigue est grande, il y a des chemins qu'on ne peut pas abandonner.
Son réalisateur, Paul Thomas Anderson, a reconnu dans des interviews que le film représente la recherche de cette humanité au milieu d'un monde chaotique. Car si l’école publique tombe, il n’y aura pas d’assemblée finale capable de la reconstruire, capable de chercher à entrevoir cette humanité nécessaire. Car contrairement au protagoniste du film, nous pouvons, au milieu du feu du front culturel, choisir quelles batailles méritent d’être livrées.